LE PROCÈS PÉTAIN


par Frère Thomas

[ Source:
http://www.generalhering.org/index.php/La-defense-du-Marechal-Petain/LE-PROCES-PETAIN-Frere-THOMAS.html
(as of April 16, 2011); cf. Website général Héring ]

N.B. Diese Zusammenfassung des Prozesses von Maréchal Pétain und die Schilderung der anschliessenden Gefangenschaft des Marschalls bis zu dessen Tod stammt von einem "Frère Thomas" und ist auf einer Website zu lesen, welche Général Héring gewidmet ist. Héring trat auch im Pétain-Prozess als Entlastungszeuge auf und empfand, ebenso wie der Verfasser "Frère Thomas", die Verurteilung Pétains als ungerecht. Es handelt sich also um eine deutliche Parteinahme im Sinne der "Freunde Marschall Pétains", die sich bemühen, Pétain zu entlasten und in ihm immer noch den grossen Patrioten sehen möchten, der seine Person für Frankreich geopfert hat. [Anmerkung FOSCUBE]





Le procès inique



L’accusation de trahison


Dès que le Maréchal apprit qu’il serait jugé par contumace par la haute cour de justice instituée par le général de Gaulle, il demanda à revenir en France « pour défendre, dit-il, mon honneur de chef et protéger par ma présence tous ceux qui m’ont suivi ». De Gaulle chercha à éviter ce retour importun. Mais, le 26 avril 1945, le Maréchal se présentait à la frontière française.

Ce fut le début d’un long calvaire. Les avanies qu’il eut à subir font penser à celles de la famille royale au retour de Varennes en 1791, comme l’arrêt du train spécial en gare de Pontarlier par des émeutiers vociférant : « Pétain au poteau ! Fusillez le vieux traître ! » et jetant des pierres sur le wagon. Depuis des mois, l’opinion publique était travaillée en ce sens. En septembre 1944, les sondages révélaient que 3 % seulement des Français prônaient la peine capitale, mais ils étaient 21 % quatre mois plus tard et 44 % en mai 1945. À cette date, 16 % des sondés estimaient qu’aucune peine ne devait être infligée au Maréchal, ils étaient 64 % sept mois plus tôt.

Le Maréchal arriva le 27 avril au fort de Montrouge, où l’attendait Simon, résistant médaillé, qui devait être son geôlier. Simon... Comme le bourreau du jeune roi Louis XVII enfermé au Temple. Le lendemain, un huissier vint notifier au prisonnier l’acte d’accusation, rédigé par le procureur général Mornet et signé du 23 avril. C’était un long texte invraisemblable où il était accusé de « trahison », de « complot contre la sûreté de l’État », et d’« intelligence avec l’ennemi » !

Un complot ? Oui ! un complot contre la République, que le Maréchal aurait ourdi de longue date, de connivence avec Hitler et Franco, et qu’il aurait accompli en prenant le pouvoir à la faveur de la défaite et de l’armistice, avec pour conséquence la collaboration avec ses anciens complices. « Le complot, l’armistice, l’attentat contre la République, la collaboration, écrit maître Varaut, sont les quatre chefs d’accusation, dont les trois derniers se déduisent du premier : le crime d’intelligence avec Hitler, et dont les éléments constitutifs sont réunis avant la guerre. » (Le procès Pétain, Perrin, 1995, p. 20) Rien de moins !

Le Maréchal fut invité à choisir ses défenseurs. Il accepta plus qu’il ne choisit le bâtonnier Payen, spécialiste du droit civil, qui venait de publier une “ Plaidoirie pour les Français ”, vibrant appel en faveur de leur réconciliation. Payen, à son tour, fit appel pour l’assister à deux jeunes avocats talentueux : Jacques Isorni, qui s’était fait remarqué pour sa plaidoirie en faveur de Brasillach, et Jean Lemaire.

Avant même que les avocats aient pu commencer à remplir leur fonction, les séances d’interrogatoire commencèrent en vue de l’instruction. Celle-ci était menée par le juge Bouchardon, qui avait à se faire pardonner un article contre la République et les juifs dans Je suis partout, le journal collaborateur de Paris ! Il bâcla l’instruction en huit séances seulement, alors que plusieurs dizaines auraient été nécessaires, mais il fallait faire vite : le procès devait se tenir durant l’été. Le Maréchal fut visiblement pris de court et gêné par les questions insidieuses et partiales de Bouchardon. Les avocats, présents à partir de la deuxième séance, résolurent de parler à sa place lors du procès.

Une défense divisée

 On peut regretter cette façon de procéder, quand on lit les notes manuscrites du Maréchal sur tel ou tel point de sa politique ou de sa diplomatie, rédigés au moment de l’instruction et qui sont d’une clarté remarquable. Les avocats étant libres d’élaborer chacun leur système de défense, le bâtonnier Payen décida qu’il plaiderait “ gâteux ”, c’est-à-dire que le Maréchal n’était plus, déjà à Vichy, en possession de toutes ses facultés intellectuelles et qu’il fallait rejeter la responsabilité des actes répréhensibles de son gouvernement sur le président Laval. Isorni protesta, avec raison, et en cachette de Payen, mit au point avec le Maréchal une autre tactique, plus offensive. Il s’ensuivit entre le vieil homme et le jeune avocat une complicité, bienfaisante pour le Maréchal et... valorisante pour Isorni.


« Mais que faut-il faire ? demandait le Maréchal.

– Restez vous-même, redevenez vous-même. Vous êtes maréchal de France, chef de l’État. Vous ne devez accepter aucune atteinte à votre dignité. Avez-vous oublié ce que fut Jeanne à son procès, Louis XVI à son procès ? Des millions de Français pensent à vous. Pour eux, vous représentez un symbole, vous êtes un idéal. Des hommes sont exécutés pour vous avoir suivi, d’autres sont emprisonnés. Leurs yeux sont tournés vers Montrouge. »

Isorni avait raison, mais il se comportera par la suite comme s’il avait révélé le Maréchal à lui-même, en lui rendant le sentiment de sa dignité, de sa souveraineté. Souverain, le Maréchal l’était par tout son être et sa vie, il n’avait pas besoin d’Isorni pour cela ! Il fut donc entendu que le silence serait pour lui une manière de récuser ses juges. Isorni composa une ébauche de déclaration, que le Maréchal reprit, rabotant le texte initial dans le sens de la clarté et de la brièveté (cf. Il est ressuscité n° 37, août 2005, p. 27-34).

Le 21 juillet, veille de son transfert à Paris, le chanoine Potevin, envoyé spécialement par l’archevêque de Paris, confessa et communia le Maréchal :

« Pardonnez-vous à vos ennemis ?

– Oui, et de tout cœur. Un jour, j’ai fait à la France le don de ma personne. Je ne retire pas ce don. Mais aujourd’hui je dis : Je fais le don de ma personne à la France et à Dieu. »


Le Maréchal déclare tout assumer


Le 23 juillet, à 13 heures, s’ouvre le procès devant la première Chambre de la cour d’appel du Palais de Justice de Paris. La salle est comble, la chaleur accablante. Le procureur général Mornet fait son entrée. Il a annoncé d’avance qu’il requerrait la peine capitale. Quant au président Mongibeaux, il a déclaré que « Pétain, pour satisfaire ses ambitions personnelles et ses visées politiques, s’est vautré dans l’abjection jusqu’à la trahison ». Il prend place, entouré de ses deux assesseurs, et prononce les trois mots par lesquels s’ouvre tout procès criminel : « Faites entrer l’accusé. » Celui-ci apparaît dans l’embrasure de la petite porte de droite. Il est en uniforme ; d’une main ferme il tient son képi à feuilles de chêne d’or, avec lequel il salue à la ronde. Toute la salle se lève comme d’un seul mouvement, même les opposants, et ils sont la majorité. « Ce fut un choc magnétique », avouera un témoin.

Après les présentations d’usage, les avocats de la défense déposent des conclusions sur l’incompétence de la Haute Cour. En vain. Cette Cour a été créée, leur est‑il répondu, pour juger des actes du gouvernement de Vichy, donc elle doit juger. Quoi de plus conforme à la tradition de la justice révolutionnaire ! Me Lemaire fait remarquer que les magistrats présents ont prêté serment de fidélité à celui qui paraît aujourd’hui en accusé.

Le Maréchal lit ensuite sa déclaration :


« Je vous le dis à la face du monde, vous condamneriez un innocent en croyant parler au nom de la Justice, et c’est un innocent qui en porterait le poids, car un maréchal de France ne demande grâce à personne. À votre jugement répondront celui de Dieu et celui de la postérité. Ils suffiront à ma conscience et à ma mémoire. »

Il prend tout sous sa responsabilité, et annonce :

« Je ne ferai pas d’autre déclaration, je ne répondrai à aucune question. Mes défenseurs ont reçu de moi la mission de répondre à des accusations qui veulent me salir et n’atteignent que ceux qui les profèrent... » Par là, il récuse d’avance tous les faux témoins qui se préparent à l’accabler.

Témoins pour eux-mêmes


Le président Mongibeaux prend son parti du silence annoncé, et appelle le premier témoin à charge : Paul Reynaud, président du Conseil pendant la débâcle de 1940. Par quel privilège ce petit homme sec, nerveux et offensif, a-t-il eu accès à certaines pièces de l’instruction ? On ne sait. Toujours est-il qu’il est très sûr de lui, trop... au point d’indisposer. Son témoignage est ressenti par tous comme une plaidoirie de partie civile doublant le travail du procureur. Sans un regard pour l’accusé, assis pourtant à deux mètres de lui ! il s’emploie à démontrer que Pétain a usurpé sa gloire militaire, qu’il n’était en 14-18 qu’un général pusillanime, aux vues courtes et bornées. Pétain, vainqueur de Verdun ? Allons donc, c’est une légende.


Pourquoi donc a-t-il fait appel au Maréchal en mai 40 ? C’est la seule « erreur », semble-t-il, qu’il se reconnaisse : « J’ai cru au patriotisme du maréchal Pétain et du général Weygand. » Rien de moins ! L’audition de Reynaud se poursuit le lendemain. Il est trop visible qu’en comparaissant à la barre, il prépare sa rentrée sur la scène politique. Dans quelques mois, il se présentera aux élections législatives. Et voici que le petit homme, – « petit en tout », dira le Maréchal –, mais qui a la hantise de se grandir, se redresse au terme de cinq heures de faux témoignage pour lancer :


« Le spectacle qu’il nous a donné quand il a été au pouvoir a été celui d’un homme qui, ayant une première fois manqué à l’honneur, ne peut plus jamais se redresser, à qui on peut tout imposer et que nous avons vu descendre, courbé, marche à marche aux applaudissements de la presse allemande, l’escalier du déshonneur. » Suit un contre-interrogatoire mené par la défense, qui met l’ancien président du Conseil sur le gril. Juges et jurés s’offusquent alors de ce que les avocats du Maréchal fassent le procès d’un témoin.


Vient ensuite Édouard Daladier, qui, sous des dehors corrects, tente d’étayer la thèse du complot contre la République. Il prétend que la France était de taille à affronter son adversaire ; que nous avions pour cela tout le matériel nécessaire. Hé ! bien sûr, puisque c’est lui qui, ministre de la Guerre depuis 1936, a présidé le Conseil pendant la drôle de guerre. Encore un plaidoyer pro domo. Il cherche lui aussi une tribune pour relancer sa carrière politique, et concède, en vertu d’un accord secret avec les avocats de la défense (! ?) que le Maréchal n’a pas « trahi son pays », mais « les devoirs de sa charge ». Ce mot s’enfonce comme un dard dans la conscience délicate du Maréchal.


Puis c’est au tour d’Albert Lebrun. Ses yeux se brouillent et ses mains tremblent. Il s’est consolé de la servitude de la France, dit-il, en contemplant la statue de la Liberté sur la place de son petit village de Vizille. Mais que peut-il ajouter, puisque, pendant les événements, il n’a été, écrit Varaut, que « l’ordonnateur débordé des cérémonies ministérielles ». Tout de même, il précise, à propos de l’accord du 28 mars qui nous liait à l’Angleterre : « Du moment que les Anglais quittaient le combat commun, nous n’étions plus tenus » par cet accord. Bravo ! enfin une vérité. Mais le malheureux ne s’aperçoit pas qu’il ruine ainsi la thèse de Reynaud et de De Gaulle, et qu’il justifie, au moins moralement, l’armistice. Le front de l’accusation s’effrite sous les faux témoignages de ces sépulcres blanchis de la troisième République que le peuple conspuait en juin 40, et désignait comme vrais responsables de la défaite.


« Un mystère que je ne comprends pas. »


Quand le quatrième témoin monte à la barre, on commence à trouver le temps long dans le prétoire, car c’est toujours les mêmes événements que chacun vient raconter à sa façon, toujours dans le même sens. Léon Blum ne craint pas d’accabler le Maréchal, tout en se faisant fort d’ “ expliquer ” sa trahison. Car il a trahi la République, sous la pression des bandes de Doriot à Vichy, des soldats de Weygand à Clermont-Ferrand et des Allemands qui étaient partout. Quand il évoque le vote des pleins pouvoirs, l’ancien chef du Front populaire parle « d’énorme et atroce abus de confiance moral », ce qui équivaut pour lui à une trahison. À ce mot d’ “ abus de confiance ”, le Maréchal, qui écoute avec attention, rougit d’indignation contenue.


Mais Blum fait une gaffe qui provoque un incident de séance. Il met en cause les magistrats de la Cour de Riom, créée en 1940 pour juger des responsabilités de la défaite. Le président Caous, qui en a dirigé les débats, demande alors à être entendu, et il démontre qu’en cette circonstance délicate, les magistrats français ont agi en toute liberté, avec l’accord tacite du Maréchal. Puis il se tourne vers le procureur général pour lui rappeler que lui-même a accepté d’en faire partie, et comme l’autre proteste que cela l’aurait mené tôt ou tard en camp de concentration, Caous lui rétorque : « Vous n’auriez fait ni plus ni mieux que nous, monsieur le procureur général. »


Retenons aussi cet aveu de Blum, en réponse à une question sur les rapports qui unissaient Laval et Pétain. « Léon Blum se refusa à un parallèle académique entre l’ancien ministre et le Maréchal : “ Je connais Laval. ” Il entendait par là, je pense, qu’il n’était pas besoin d’être un grand psychologue pour comprendre et définir Laval. Puis, d’une voix presque inquiète : “ Je ne connais pas le Maréchal. ” Ce fut un grand silence dans la salle. “ Le Maréchal, continua-t-il, est un mystère que je ne comprends pas. On vit alors le Maréchal dresser la tête. Je ne puis saisir les vrais mobiles de ses actes : ambition, mobiles personnels, desseins depuis longtemps prémédités ou soudain conçus dans le désastre de la patrie ?... ” Alors le Maréchal, le Maréchal du silence et de l’immobilité, le bras collé au corps, fit de l’index un geste de dénégation. » (Léon Werth, Impressions d’audience au procès Pétain, 1995)


Le même Léon Blum tiendra, quelques mois plus tard, au cours d’un dîner à l’ambassade de France au Canada, un propos d’une clarté solaire rapporté par Paul Del Perugia, alors secrétaire dans cette ambassade : « Il n’y aurait rien eu à reprocher au Maréchal, s’il n’avait pas attenté, comme il l’a fait, au laïcisme républicain, notamment en redonnant au clergé une place qu’il n’avait plus, et surtout en bouleversant les lois républicaines concernant l’enseignement, et plus précisément l’enseignement primaire. »


Des témoins discrédités

L’accusation sombre dans le grotesque, lors des deux déclarations ayant trait au prétendu “ complot ” du Maréchal. Un dénommé Paul Wincler dit qu’on lui a dit qu’on avait entendu dire que le Maréchal aurait déclaré à Hendaye, en novembre 1939 : « Attendez au printemps prochain, nous aussi nous aurons notre révolution nationale et alors, tout changera. » Lemaire ne se contente pas de relever la faiblesse du témoignage, il fait remarquer que le “ témoin ” a servi durant la Grande Guerre... dans l’armée autrichienne : « Dans ces conditions, monsieur le procureur général, permettez-moi de vous dire que, pour mettre en accusation un maréchal de France, qui a été généralissime pendant la guerre de 1914-1918, votre accusation est bien faible puisqu’elle doit recourir à un homme qui, pendant cette guerre, a porté les armes contre la France. »

Et l’avocat de citer un rapport de police de 1944, établissant que le sieur Wincler, après avoir aidé Bela Kun à faire la révolution en Hongrie, a dirigé avant la guerre l’agence Opera Mundi, sorte de “ bureau au service de la propagande nazie ”.

C’est au tour d’une demoiselle Petit d’expliquer qu’elle aussi a eu vent du complot ourdi par Pétain, alors qu’elle était la secrétaire de l’Italie nouvelle, le journal fasciste de Paris. Laval, rencontrant son patron, aurait annoncé qu’un complot se préparait pour le porter au pouvoir sous le paravent d’une “ haute personnalité militaire ”. À n’en pas douter, c’était le Maréchal.

Il n’y a pire dénonciateur que ceux qui ont à faire oublier leur passé... L’accusation est donc mise à mal, et ce n’est pas la déposition d’Herriot, après celle de Jeanneney, qui peut lui redonner de la consistance. Après avoir été en juillet 1940 respectivement président de la Chambre des députés et président du Sénat, après avoir prêché à leurs collègues l’adhésion au Maréchal, – « Groupons-nous autour du Maréchal dans la vénération que son nom inspire... Prenons garde de ne pas troubler l’accord qui est ainsi établi sous son autorité », disait Herriot, le 9 juillet 1940 à Vichy –, ils viennent maintenant dire que le Maréchal a fait un coup d’État. Ils ne sont pas crédibles, non vraiment !

C’est alors qu’intervient le commandant Loustanau-Lacau, successivement vice-président de la Légion des anciens combattants, organisateur du réseau de résistance Navarre, arrêté, déporté en Allemagne, un héros à sa façon... Il revient de Mauthausen, les traits marqués par les souffrances qu’il a endurées. « Je ne dois rien au maréchal Pétain, lance-t-il, mais cela ne m’empêche pas d’être écœuré par le spectacle de ceux qui, dans cette salle, essaient de refiler à un vieillard presque centenaire l’ardoise de toutes leurs erreurs. »

Pour sauver la face, il ne reste plus à l’accusation  que des témoignages “ émotionnels ”, propres à recréer le climat de ressentiment, de vengeance, de haine à l’encontre de l’accusé. C’est la déposition de madame Psichari-Renan, venant témoigner que son fils, officier de marine à Casablanca, est mort pour avoir obéi aux ordres de Vichy : « Nos enfants sont morts, j’ai honte et j’ai peine à le dire, au service de l’Allemagne. » Son fils savait que c’était au service de la France, comme un de ses camarades en témoignera.

C’est ensuite au tour d’un autre déporté, un certain Marcel Paul, d’affirmer que les coups les plus durs portés à la Résistance l’ont été par la police de Vichy. Ce témoin communiste représentera pendant quarante ans les déportés résistants, avant qu’une grave suspicion ne soit jetée sur son rôle dans les camps...

L’accusation n’a décidément pas de chance avec ses témoins, comme le fera remarquer Lemaire dans sa plaidoirie, à propos d’un certain Chaudet, venu faire une violente déposition à l’encontre du Maréchal : « Pétain, vous devriez vous mettre à genoux devant la France que vous avez trahie... » Quelques jours après, le même Chaudet était inculpé pour « trafic avec l’ennemi et délation ».

Changement de cap dans l’accusation

Le général Weygand arrive sur les entrefaites, et c’est lui qui réduira à néant l’accusation de trahison relative à l’armistice. Il commence par s’incliner devant le Maréchal, ce que personne n’a fait avant lui et, d’emblée, lance une contre-attaque, nourrie et rapide, contre Paul Reynaud. Son récit de la bataille de France est complet, précis, sans digression. Il ne cherche pas à se justifier, il rend compte, prenant soin de distinguer la capitulation, qui est en soi déshonorante pour un chef militaire, de l’armistice, dont le pouvoir civil doit prendre la responsabilité. Il démontre la nécessité de cet armistice, qui a sauvé la France et lui a permis de survivre pendant quatre ans. Quand il achève sa déposition, on voit le Maréchal se lever, sous les yeux inquiets de ses avocats, et déclarer :

« Dans ce que j’ai entendu, parce que j’étais le plus près de lui, il m’a semblé qu’il suivait complètement ma doctrine. J’aurais pu le soutenir si j’avais pu prendre la parole. Je regrette beaucoup de ne l’avoir pas fait. Le général Weygand est un esprit sûr en lequel on peut avoir confiance. »

Hélas ! les deux hommes se heurtent à un mur de haine et d’incompréhension. Les esprits sont incapables de juger objectivement des faits. À l’audience suivante, a lieu un duel épique entre Weygand et Reynaud, qui se termine par la victoire de l’ancien généralissime : « Messieurs, déclare Weygand à l’adresse des jurés, tout s’explique. M. Paul Reynaud – et cela, c’est le procès du maréchal Pétain –, a appelé, dans un moment de détresse où ses épaules trop faibles étaient incapables de supporter le poids dont elles s’étaient avidement chargées, le maréchal Pétain et moi, bien heureux de nous trouver. Depuis, que s’est-il passé ? M. Reynaud ne s’est pas montré avide de responsabilités [...]. Après tout cela, il ose dire ce qu’il dit, et nous accuser, nous, des hommes comme nous, de trahison ! Ah ! messieurs, non !... » On voit alors Paul Reynaud rougir, comme sous un coup de cravache, tenter de se lever, mais ses “ faibles épaules ” fléchissant de nouveau, il se rassoit. La cause est entendue.

Prévoyant cette déroute, le procureur général Mornet a pris les devants et, au début de l’audience du 1er août, on a la surprise de l’entendre déclarer : « L’armistice est un fait. L’armistice ne constitue pas un des chefs de l’accusation... C’est la préface de l’accusation. » Cet abandon par le procureur général du principal chef d’accusation, en plein procès, est un coup de théâtre. On n’a jamais vu cela ! Quand de Gaulle l’apprendra, il enragera, parce qu’il a fait de la question de l’armistice la justification même de sa légende.

« J’estime qu’il est temps que le procès Pétain commence », ajoute Mornet. De fait, il est temps. Pour le procureur général, la trahison du Maréchal commence le 11 juillet 1940. Que s’est-il produit ce jour-là ? Un attentat contre la République, c’est là LE crime inexpiable de Pétain. Encore faut-il prouver qu’il y a crime. Les témoins à décharge, qui se succèdent maintenant, parlent évidemment dans un tout autre sens.

Témoins à décharge

Aujourd’hui encore, leurs dépositions (au nombre de quarante-trois !) constituent une collection impressionnante de témoignages historiques incontestables, qui non seulement lavent le Maréchal de tout crime, mais donnent la vraie mesure de son service de la France.

Le général Héring, par exemple, rappelle que le général Pétain, réputé défensif et pusillanime, a gagné ses étoiles en 14-18 par des offensives. Il commence à expliquer qu’en 1934, alors qu’il était au ministère de la Guerre, il a voulu réarmer la France pour la préparer à affronter de nouveau l’armée allemande, mais le président Mongibeaux l’interrompt brutalement : « Abrégez ! » et le général ne peut achever sa démonstration.

Le général Georges, ancien commandant des armées Nord-Est, a rejoint l’Afrique du Nord en novembre 42. Il rapporte un propos de Churchill : « L’armistice nous a rendu service. Hitler a commis une faute de l’accepter. » Le général Vauthier, chef de cabinet du Maréchal pendant son ambassade en Espagne, dissipe ensuite, s’il en est besoin, l’idée d’un complot espagnol. Le général Serrigny fait, lui aussi, un bel éloge de son ancien chef. Rapportant son refus de gagner Alger, il déclare : « À la couronne de gloire que je lui offrais et qu’il lui était si facile de saisir, il a préféré une couronne d’épines. C’est tout de même, messieurs, un beau sacrifice. J’espère que vous le comprendrez. Et si vous ne le comprenez pas, l’Histoire, elle, le comprendra. »

On lit le télégramme de l’amiral Leahy, l’ancien ambassadeur des États-Unis à Vichy, disant son amitié et son admiration pour le Maréchal, tout en faisant quelques réserves sur sa politique. Tout cela évidemment décharge le Maréchal de l’accusation de trahison.

Pierre Laval le réprouvé

Le 3 août, a lieu une suspension de séance, provoquée par le retour de Pierre Laval, rendu par Franco aux Américains et, par eux, aux Français. Les jurés demandent qu’il soit entendu, ce que ni les juges, ni le procureur ne souhaitent, parce que ce vieux routier de la politique en sait trop, pour avoir fréquenté les coulisses des assemblées et les cours de justice elles-mêmes. Mais, en août 1945, on ne résiste pas à un jury résistant, et Laval comparaît.

Il entre dans la salle, ou plutôt dans l’arène, comme une bête blessée. Amaigri et blanchi, le dos voûté, jetant de droite et de gauche des yeux inquiets, mais peu à peu, il reprend de l’assurance. Il va parler pendant deux jours, avec une force de persuasion et une précision remarquables. À bâtons rompus, il explique ce qu’a été sa politique : comment, au milieu des années trente, il a lutté contre la guerre, dans un temps où tout le monde la voulait ; et lorsqu’elle fut déclarée, et perdue, il n’eut de cesse d’empêcher le pire. L’ancien Premier ministre cherche visiblement à lier son sort à celui du Maréchal, ce que redoutent précisément les avocats de la défense, sachant que Laval, haï de tous, est condamné d’avance. Quant au Maréchal, il écoute attentivement, mais est visiblement agacé de ne pouvoir rectifier certaines allégations de son ancien Premier ministre. Laval n’aura pas la possibilité de s’exprimer ainsi à son propre procès, qui sera un ignoble lynchage judiciaire, suivi d’une horrible exécution.

Quand on en vient à la fameuse déclaration : « Je souhaite la victoire de l’Allemagne, car sans elle le communisme régnerait en Europe », Laval explique que c’était pour obtenir des concessions, forcer la confiance des Allemands. « Avec l’approbation du Maréchal ? » demande le président. « Oui », répond Laval. « Non », rectifie le Maréchal, bouillant de colère.

Un “ jeu ” purement français

Le lundi 6 août, les séances ont repris leur cours prévu. Ce même jour, à 9 000 kilomètres de là, éclate la bombe d’Hiroshima, qui va précipiter la fin de la guerre. Le Maréchal l’apprend et le stratège se réveille en lui : « Je vais faire une étude sur la question, confie-t-il à Simon, car elle risque de bouleverser les données de la guerre. » De fait, il avait raison !

Les témoins à décharge se succèdent. La plupart sont en prison, à Fresnes, d’où on les extrait pour leur permettre de témoigner en faveur de leur ancien chef. L’amiral Fernet et Jacques Chevalier, ami de Lord Halifax, parlent des accords secrets conclus avec l’Angleterre et en soulignent les heureuses conséquences. Ils montrent, chose importante, que la politique du Maréchal fut un jeu purement français :

« Je ne pratique pas une politique de double jeu, déclarait le Maréchal à Chevalier, qui le rapporte dans sa déposition [...]. Je n’ai qu’une parole, j’y suis fidèle. Je suis loyal avec les uns comme avec les autres. Avec les uns, j’ai signé l’armistice, je respecte l’armistice ; et cela sur le désir même, formel, des Anglais qui disent qu’une rupture de l’armistice entraînerait l’intervention de l’Allemagne. D’autre part, je suis loyal et amical avec les Anglais parce que, dans la limite du champ qui m’est laissé libre, il n’est pas très grand, je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour faciliter leur tâche et pour préparer leur victoire qui sera la nôtre ; en même temps, me dit-il, que je résiste dans toute la mesure du possible aux demandes allemandes. »

À la stupéfaction générale, un officier supérieur en activité, le général Lafargue, directeur de l’Infanterie au ministère de la Guerre, ancien chef d’état-major de l’Armée De Lattre, a le courage de venir, en uniforme, témoigner à décharge. Il administre aux jurés un cours de stratégie et de diplomatie, expliquant que le maréchal Pétain a livré une “ bataille d’attente ” dans l’intérêt même de la France. Le lendemain, on apprend que le général a été mis à pied et que sa promotion au rang de général de corps d’armée est annulée. Ainsi va la justice en période révolutionnaire...

Le général Bergeret parle à son tour du potentiel aérien français reconstitué en secret en France non occupée et en Afrique du Nord, tandis que le commandant Archambault authentifie les deux télégrammes envoyés par Auphan à Darlan en novembre 1942 pour lui signifier “ l’accord intime ” du Maréchal. C’est lui-même qui les a chiffrés sur le câble secret.

Tout esprit non prévenu ne pouvait qu’adhérer à tous ces exposés expliquant la politique du Maréchal, et saluer l’œuvre accomplie. Le général Juin a accepté lui aussi de venir témoigner de ce que le Maréchal a fait pour l’Armée d’Afrique. Mais, deux jours avant sa comparution, de Gaulle l’envoie en mission en Allemagne. Celui-ci rédige alors un texte, qui sera lu en séance, sans avoir la force d’une prestation verbale.

Après les militaires, les techniciens : Bouthillier, Berthelot rappellent comment, sous l’autorité du Maréchal et sous la gouverne de ses ministres, ils ont reconstruit la France dévastée et préparé sa renaissance. Nourguet, secrétaire général à la Production industrielle d’août 1940 à août 1943, raconte quelles difficultés il a fallu vaincre pour construire le barrage de Saint-Étienne-Cantalès, que le général de Gaulle vient juste d’inaugurer... Mais, déjà, on n’écoute plus, et les commentateurs de la presse “ libérée ” dénigrent systématiquement ceux qui osent dire la vérité, les accusant d’être les complices de l’accusé.

Le chanoine Rodhain, aumônier national des prisonniers et déportés, a beau témoigner de la sollicitude constante que le Maréchal a manifesté à leur égard, les cœurs sont trop endurcis pour être touchés. Les ecclésiastiques et les religieux seront, hélas ! singulièrement absents du prétoire. Seule la lecture d’une lettre du cardinal Liénart rappelle qu’il existe un clergé en France. Déclaration digne, mais dans laquelle le cardinal a soin de marquer ses distances par rapport au « rôle obscur et pénible » que le Maréchal a joué pendant quatre ans. N’oublions pas que Nos Seigneurs les évêques de France ont fait allégeance au nouveau pouvoir au mois de mars précédent !

Le dernier témoin à se présenter est le général Lannurien, héros de 14-18, couvert de blessures et de médailles, presque aveugle. C’est un bon orateur et son éloquence de vieux soldat défendant son chef est si poignante qu’une partie de l’assistance applaudit. Mais le Maréchal déconcerte tout le monde, jusqu’à ses propres avocats, quand il déclare : « Je ne suis pour rien dans la présence ici du général de Lannurien. » Le Maréchal, qui n’appréciait que médiocrement les propos laudatifs, ne voulait pas qu’on fasse du sentiment dans les choses sérieuses.

Un réquisitoire mortel

Le lendemain 11 août, le procureur général Mornet prononce son réquisitoire. L’exorde est emphatique : « Messieurs. Pendant quatre années, – que dis-je, pendant quatre années ? à l’heure actuelle encore –, la France est victime d’une équivoque, la plus redoutable qui puisse jeter le trouble dans les esprits, celle qui, à la faveur d’un nom illustre, sert de paravent à la trahison. Oh ! Messieurs, je sais quel mot je viens de prononcer, un mot dont le rapprochement avec l’homme qui est ici sonne péniblement... »

Le mot a été lâché : trahison. Et Mornet d’expliquer que Pétain a renversé la République. « Ici, l’objet principal [de la trahison], c’est la destruction du régime et son remplacement par un régime nouveau qui ne peuvent être obtenus qu’à l’aide d’une entente avec l’envahisseur. » Il appuie sa thèse en citant des extraits de discours du Maréchal : « Toutes ces paroles suent la haine de ce qu’il appelle “ l’ancien Régime ”... Entendez : le régime de 1789. »

Il était interdit en 1945, et aujourd’hui plus encore, de mettre en cause le régime républicain. C’est pourtant la stricte vérité. Alors Mornet se drape dans le drapeau de la vertu républicaine outragée, pour retracer les étapes du complot qui ont permis au Maréchal d’accomplir ce renversement de régime. Y a-t-il eu complot ? « Je le soupçonne, dit-il, mais n’en ai pas la preuve [quel aveu !] donc ne peux le retenir. » Trois semaines de débats, vingt audiences n’ont donc rien prouvé ?

Mornet raconte ensuite à sa manière la défaite de la France, non pas la défaite réelle : nos cent mille morts, l’armée française en déroute, huit millions de personnes sur les routes de l’exode, l’appareil administratif de la France complètement désorganisé, etc. Non ! pour lui, la défaite, c’est “ l’idée ” que certains esprits, défaitistes, capitulards, ont imposée à la France. La France était prête à continuer à se battre, pour l’honneur ! L’armistice, l’accord avec l’ennemi, ont été un déshonneur. Avec un aplomb incroyable, Mornet gomme les faits, ou plutôt s’en évade pour exalter la chimère d’une France invaincue et toujours combattante. D’où le crime du Maréchal d’avoir signé l’armistice, puis détruit le régime républicain, pour mieux s’entendre avec l’ennemi et calquer son régime sur le sien.

Il ne fait que reprendre son acte d’accusation du mois d’avril, comme s’il n’y avait eu ni instruction, ni procès. Il annonçait depuis longtemps qu’il avait des “ documents décisifs ”, comme Hitler avait des armes secrètes : on allait voir ce qu’on allait voir ! Et on ne vit rien. Mornet ne fournit aucune preuve déterminante à l’appui de sa thèse. Le document dont faisait état l’acte d’accusation, concernant l’appartenance du Maréchal à la Cagoule, s’est avéré un faux en cours de procès. Les auditeurs ont donc l’impression du “ déjà vu, déjà entendu ”. Le ton d’indignation soutenue lasse à la longue et, la chaleur aidant, la torpeur s’est emparée des esprits.

Seul auditeur à se montrer attentif d’un bout à l’autre : le Maréchal. On le voit s’agiter, prendre ses gants, les reposer ; tantôt il fait “ non ” de la tête, tantôt il se retourne, indigné, vers ses défenseurs. Par instants, son visage blanc rosit. Mais il a pris sur lui de se taire et il se tait. Devant l’épaisseur du mensonge et la haine qui suinte de ce réquisitoire, il fait bien.

Quand la conclusion de Mornet tombe, elle était déjà connue d’avance : « C’est la peine de mort que je demande à la Haute Cour de Justice de prononcer contre celui qui fut le maréchal Pétain. » “ Celui qui fut ” : Son titre, sa dignité, tout ce qu’il représente doivent être effacés de la scène de l’histoire.

Un procès posthume

Notons que la question juive a été à peine évoquée, dans les débats comme dans le réquisitoire : seulement dix-sept lignes sur trente-trois pages. La question n’était pas particulièrement à charge. En ce temps-là, on associait le nom de Pétain à Montoire, non à Auschwitz. C’est un autre procès qu’on fait depuis 1970 au Maréchal, en l’accusant de complicité de crime contre l’humanité dans sa collaboration avec l’occupant nazi.

En vérité, dans le climat de haine mortelle qui régnait alors à Paris et dans toute la France, si la déportation des juifs avait été un grief déterminant pour condamner le Maréchal à mort, il aurait été utilisé. Mais les juifs n’avaient pas été les seules victimes de l’occupation nazie. Le sort des “ malgré nous ” d’Alsace-Lorraine, par exemple, dont le nombre de morts et de disparus était sensiblement égal à celui des juifs, faisait lui aussi partie des conséquences épouvantables, mais inéluctables de la guerre et de notre défaite. Et le Maréchal avait répondu d’avance à ses détracteurs dans sa déclaration à la première audience du procès :

« L’Histoire dira tout ce que je vous ai évité, quand mes adversaires ne pensent qu’à me reprocher l’inévitable. » Ce qu’il avait pu éviter, c’était entre autres, que les 400 000 juifs du Maghreb ne soient pas inquiétés, grâce à l’armistice et à la politique de Montoire, qui empêchèrent l’Allemagne victorieuse d’envahir l’Afrique du Nord.

Une défense en cinq temps et trois manières

Le 12 août est un dimanche. Il faut donc attendre le lundi matin pour entendre les plaidoiries de la défense. Elles vont durer deux jours, les 13 et 14 août. Les trois avocats se sont répartis la tâche : au bâtonnier Payen de suivre son client à travers les faits, les documents et les témoignages favorables. Maître Lemaire s’attaquera à l’accusation et à ses témoins. Quant à Isorni, il aura la partie la plus délicate, dans le contexte d’un jury composé d’adversaires et de victimes, à savoir la question du maintien de l’ordre et de la répression sous Vichy. N’a-t-il pas plaidé, au cours des années précédentes, au sein des Sections spéciales chargées de réprimer les communistes pris les armes à la main ? Tous trois misent sur l’appel qu’ils lanceront en faveur de la réconciliation des Français, oubliant quelle haine anime certains jurés de ce procès hautement politique.

Payen prend la parole le premier et, avec une exactitude pointilleuse, commence l’examen méthodique et chronologique de l’action du Maréchal. Son argumentation, parfaite en soi, restera pour l’histoire un document de synthèse remarquable. Mais, pour un tel procès, cela ne convient guère. Sa voix ne porte pas. Il est peu écouté.

Avec maître Lemaire, le ton change, la défense retrouve des dents. D’emblée, Mornet est visé : « Qu’il me soit simplement permis de dire, monsieur le Procureur général, que vous êtes un serviteur passionné de la loi... et du gouvernement. » Comme l’autre proteste furieusement, Lemaire reprend point par point son réquisitoire, fait, dit-il, « à coups de ciseaux ». Le procureur général a pris, de-ci de-là, des faits, des lettres, a cité des témoignages plus que douteux, pour forger une accusation qui ne tient pas. À l’appui du complot antirépublicain et maurrassien d’avant guerre, il cite des lettres de 1942 et 1944 ! L’histoire de la liste de ministres toute prête, le 16 juin 1940 ? Allons donc, c’est pratiquement une reprise de la liste du gouvernement Doumergue. Le complot avec Franco et Hitler ? Mais c’est du roman ! L’attentat contre la République ? Relisez son projet de constitution de 1943, qui n’est qu’un renforcement de l’exécutif, etc. Conclusion : il n’y a pas eu crime contre la République ni contre la nation. Le procureur Mornet, qui tente plusieurs fois de contrer cet abattage implacable, s’enferre lamentablement.

« Je ne peux qu’approuver ce qu’a dit mon défenseur », déclare le Maréchal quand maître Lemaire se rassoit. C’est la seule plaidoirie que le Maréchal félicitera. Le soir, il confie à la Maréchale, avec un éclair de joie dans les yeux : « Lemaire a été épatant. Qu’est-ce que Mornet a pris ! »

Il n’empêche que la défense de Lemaire, au sujet du complot contre la République, nous paraît, à soixante ans de distance, assez superficielle. Que le Maréchal n’ait pas comploté contre la République, c’est évident. Il n’empêche que l’État français, que la Révolution nationale, reposaient sur d’autres fondements que Liberté-Égalité-Fraternité. Ce n’était plus l’idéologie de 89 qui inspirait la Constitution de la France, mais les traditionnels “ Principes de la Communauté ”, qui marquaient un authentique retour à l’ordre social chrétien. On ne pouvait le nier. Et il aurait fallu l’affirmer haut et clair.

Le lendemain, Payen reprend la parole, c’est-à-dire l’étude des faits depuis le mois de juillet 1940, mais il est moins bon que la veille, en ce sens qu’il plaide “ gâteux ”, comme on dit dans le métier, parlant de « la facilité du Maréchal à se sentir fatigué » et chargeant le « mauvais génie » que fut Laval. Cela n’empêche pas le bâtonnier d’exposer clairement la tactique du Maréchal, celle du mur protecteur élevé entre l’occupant et le peuple français. Le Maréchal ne parvient pas cependant à cacher son mécontentement : « Il a plaidé gâteux ! dit-il à la suspension d’audience. Qu’il vienne un peu se mesurer avec moi, et il verra si je suis gâteux. »

Enfin Isorni s’avance. Sa plaidoirie est attendue de tous. On sait qu’il est éloquent, lui aussi le sait... et il ne voudrait pas décevoir. Il est vrai que son sujet se prête au côté émotionnel, pour ne pas dire passionnel : la Cour de Riom, les tribunaux d’exception, les lois antijuives et antimaçonniques, le S. T. O., la Milice et sa répression de la Résistance, telles sont les pilules amères qu’il est chargé de faire avaler à des jurés résolument hostiles. Il voudrait dire la vérité sans choquer. Délaissant tout ce qui est chiffres et autres détails, il s’adresse aux jurés, fait appel à leur conscience :

« Vos morts, croyez-moi, nous les pleurons ensemble. Mais d’autres Français sont morts, eux aussi, sous les balles allemandes et qui, au moment de mourir, ont crié : “ Vive le Maréchal ! ” » Il conclut, vibrant et pathétique, les bras tendus vers le tribunal, dans un grand appel à la réconciliation générale, en demandant que cesse de couler le sang français. « Vous portez dans vos mains le destin de la France. » L’émotion est à son comble, même parmi les jurés.

À la suspension d’audience, Isorni a la surprise de voir s’avancer vers lui le procureur Mornet, qui lui dit, en l’étreignant chaleureusement : « Ah ! vous avez tellement dit tout ce je pensais ! » Sous le charme lui aussi, le président Mongibeaux propose à la défense qu’on s’en tienne là, ce que refuse le bâtonnier Payen.

« J’en étais arrivé aux incidents qui se sont produits entre l’Angleterre et la France à propos de la Syrie, de Madagascar, de Diego Suarez » enchaîne-t-il à la reprise. “ Incidents ”, la Syrie et Madagascar ? Dans sa plaidoirie précédente, il a dit que « le Maréchal avait été désagréablement impressionné par l’attaque anglaise sur nos bâtiments ». Il s’agissait de Mers-el-Kébir... Qu’en termes délicats ces choses-là sont dites ! Et Payen de poursuivre sa minutieuse chronologie jusqu’en 1944, avant de conclure par un vibrant « Vive la France ! » que la salle applaudit.

Arrêtons-nous un moment, avant d’applaudir à notre tour. L’émotion de la plaidoirie d’Isorni passée, qu’en reste-t-il ? Deux thèses s’affrontent, a-t-il expliqué aux jurés : celle du Maréchal, qui voulait « sauvegarder, défendre, acquérir des avantages matériels mais souvent au prix de concessions morales ». Celle de la Résistance qui « ne cherchait point à éviter les sacrifices immédiats. Dans la continuation du combat, elle voyait d’abord des avantages moraux. » En bref, il accorde au Maréchal la sauvegarde des intérêts matériels aux dépens de l’honneur, et à la Résistance, la sauvegarde de l’honneur aux dépens des intérêts matériels.

Cela ne tient pas. Le Maréchal voulait certes sauvegarder les intérêts matériels de la France, mais aussi et surtout la redresser moralement, lui faire tirer la leçon de la défaite et accomplir une “ révolution nationale ” dans les esprits et les cœurs autant que dans les institutions. « Tous les peuples ont connu tour à tour des succès et des revers. C’est par la manière dont ils réagissent qu’ils se montrent faibles ou grands », (discours du 20 juin 1940). La Résistance refusait d’assumer les conséquences de la défaite. Rebelle au pouvoir légitime, elle a forfait à l’honneur.

Il aurait été souhaitable que la défense du Maréchal se hissât au même niveau que l’accusation, et lave entièrement l’honneur du Maréchal, en dénonçant l’hypocrisie de ses accusateurs et l’iniquité d’un tel procès. Démasquer l’Adversaire eut été plus utile à la cause du Maréchal et à l’Histoire que de conforter le mythe de la Résistance et de sa Libération épuratrice.

« Je l’ai défendu,  comme j’ai défendu Verdun. »

Les plaidoiries des avocats passent, mais la dernière déclaration du Maréchal, elle, demeure. Quand le président lui demanda s’il avait quelque chose à ajouter, on vit l’accusé se lever et, sur le même ton royal qu’au début du procès, déclarer ceci :

« Au cours de ce procès, j’ai gardé volontairement le silence, après avoir expliqué au peuple français les raisons de mon attitude.

« Ma pensée, ma seule pensée, a été de rester avec lui sur le sol de France, selon ma promesse, pour tenter de le protéger et d’atténuer ses souffrances.

« Quoi qu’il arrive, il ne l’oubliera pas. Il sait que je l’ai défendu comme j’ai défendu Verdun. »

Il faut connaître la bataille de Verdun, dont nous célébrons ces jours-ci le 90e anniversaire, pour comprendre la profondeur d’une telle parole. Le maréchal a défendu et sauvé la France en 1940-1944, comme il a défendu Verdun en 1916, c’est-à-dire avec la même méthode, sans orgueil ni éclat, heure par heure, sous une pression presque insoutenable de l’ennemi, avec ce qu’il avait sous la main, montrant en toutes ses actions une application et une abnégation de lui-même, qui font de lui le plus grand chef militaire et le plus grand chef d’État de notre histoire contemporaine.

Et le Maréchal conclut :

« Messieurs les juges, ma vie et ma liberté sont entre vos mains, mais mon honneur, c’est à la patrie que je le confie. Disposez de moi selon vos consciences. La mienne ne me reproche rien, car pendant une vie déjà longue, et parvenu par mon âge au seuil de la mort, j’affirme que je n’ai eu d’autre ambition que de servir la France. »

Les débats sont clos. La Cour se retire. Ses délibérations vont durer sept heures. À minuit, le chanoine Potevin vient dans le bureau du greffe où le Maréchal, son épouse et ses avocats attendent le verdict, pour célébrer la messe de l’Assomption de Notre-Dame, Reine de France. La Vierge Marie s’apprête à triompher au Ciel, mais dans l’humiliation de son fidèle serviteur.

Condamné à mort à une voix

On apprendra par la suite comment se déroulèrent les délibérations : les jurés étaient au nombre de vingt-sept, les trois juges faisant fonction de conseillers. Les jurés eurent la surprise d’entendre le président Mongibeaux leur proposer une peine de bannissement de quatre ou cinq ans, le temps sans doute pour le Maréchal de mourir en terre étrangère. Les jurés “ résistants ”, eux, persistèrent à réclamer la peine de mort, tandis que les jurés parlementaires se prononçaient contre. Parmi ces derniers, il y avait un juif, Lévy Alphandéry. Après bien des discussions, par vote secret, quatorze jurés se prononcèrent pour la peine de mort, treize contre. Le Maréchal fut donc condamné à une voix, comme Louis XVI !

La Révolution triomphait de celui qui avait voulu la contrer jusque dans ses principes. Mais, à reprendre, soixante ans après, la minute d’un tel procès, on est obligé de constater que ce fut un simulacre, un mensonge, une iniquité, telle qu’il n’y en eut pas de semblable dans aucun des pays occupés par l’Allemagne nazie et libérés par les alliés. Tout était jugé d’avance, l’accusation se montra d’une partialité « écœurante », et malgré les faiblesses de la défense, l’innocence de Philippe Pétain, maréchal de France, éclate à toutes les pages. L’avoir condamné à mort est un péché qui restera sur la conscience de la France, tant que ce procès ne sera pas révisé, ni la sentence cassée.

À 4 h du matin, on réveille le Maréchal, et, dans le jour blafard qui commence à poindre, le président donne lecture du verdict. Un micro a été placé devant lui, car l’arrêt doit être diffusé sur les ondes et répercuté à l’heure même dans le monde entier. Après une longue suite d’attendus qui semblent rédigés d’avance, l’arrêt tombe :

« Par ces motifs, condamne Pétain à la peine de mort, à l’indignité nationale, à la confiscation de ses biens. »

Le président ajoute : « Tenant compte du grand âge de l’accusé, la Haute Cour de Justice émet le vœu que la condamnation à mort ne soit pas exécutée. »

Le Maréchal est impassible. La sentence étant immédiatement exécutable, il s’éloigne entre deux gardiens. Il lui reste à parfaire son sacrifice par un long labeur de prison, dans le don total de sa personne et de sa gloire « à la France... et à Dieu ».


Victime pour son peuple


Au fort du Portalet

Aucune amertume n’habitait l’âme du condamné. Quand il entendit le nom du directeur de l’administration pénitentiaire qui le prenait en charge, M. Amor, il eut cette repartie charmante : « Amor ? Comme moi ! » Et, à l’aérodrome de Villacoublay, en voyant l’avion blanc qui l’attendait, il s’écria : « Un avion, chic ! »

Pendant le vol, il resta silencieux et méditatif. À un moment, il demanda à son voisin : « Avez-vous assisté à mon procès ? Le bâtonnier Payen a beaucoup, beaucoup de qualités. Mais il n’aurait pas dû me chercher des excuses, et surtout pas dans mon âge. »

À 8 heures, le Dakota se posait sur l’aérodrome de Pau et, deux heures plus tard, le convoi arrivait au fort du Portalet, juché dans le resserrement d’une vallée pyrénéenne rocheuse, à quelques kilomètres de la frontière espagnole. Blum, Reynaud, Mandel et Gamelin y avaient été internés, mais eux avaient bénéficié d’un certain confort qui était refusé à l’ex-chef d’État. Sur son passage, aucun des gardes ne rectifia la position, quelques-uns prirent des attitudes hostiles, allant jusqu’à tourner le dos au prisonnier. Devant la porte se tenait un officier, commandant une compagnie du 4e régiment de zouaves. Il l’ouvrit, le Maréchal entra seul dans la geôle, jeta un coup d’œil circulaire : des barreaux à la fenêtre, un châlit avec un sac de couchage, une vieille chaise de paille, une table de bois. Rien d’autre. Alors le Maréchal, se retournant vers ceux qui l’avaient accompagné, leur dit simplement : « Messieurs, je vous remercie. » Le garde ferma la porte et tira les verrous...

Le 17 août, de Gaulle commuait la peine de mort en réclusion à perpétuité. Cette peine n’existe pas dans le Code pénal français pour des prisonniers politiques, auxquels seule une détention à temps déterminé peut être infligée.

Le séjour au Portalet fut très pénible pour le Maréchal. L’isolement, la claustration, l’absence de courrier, eurent rapidement raison de son tempérament vigoureux, surtout après la terrible tension du procès. Le 20 août, le gardien chargé de l’observer par la fente de la porte vint rendre compte à Simon que le vieux Maréchal, qui venait d’apprendre qu’il resterait toujours au Portalet était assis, prostré, sur son lit ; silencieusement, il pleurait. Mais il se reprit et, par sa patience, sa gentillesse, parvint à conquérir l’affection des gardiens.

La Maréchale fut autorisée à résider à Urdos, le village le plus proche du Portalet, du 1er au 15 octobre. Elle pouvait voir le prisonnier, une heure par jour et en présence d’un gardien. Mais, le 17 octobre, il lui fut signifié, non seulement de ne plus se présenter au fort mais d’avoir à quitter Urdos. C’est que l’on se méfiait de tout : du curé d’Urdos dans lequel Simon voyait un “ collabo ”, du général Franco que le gouvernement soupçonnait de préparer de l’autre côté de la frontière un commando pour libérer le Maréchal.

Le 20 octobre, après le départ de son épouse, nouvelle crise de découragement chez le Maréchal. « J’en ai assez, dit-il à son gardien, cela ne va plus ! Vous voyez cette fenêtre de ma cellule : s’il n’y avait pas de barreaux, je me serais précipité dans le gave. Je crois que c’est la seule solution : disparaître. » Pauvre maréchal ! Son calvaire ne fait que commencer.

Les 5 et 6 novembre, maîtres Isorni et Lemaire viennent le visiter. « Vous avez bien fait de venir maintenant, leur dit-il. Je n’aurais pas pu résister plus longtemps. Heureusement, mes gardiens me protègent de moi-même. » Quand ils le quittent, apprenant qu’ils se rendent à Lourdes, le Maréchal leur recommande « de parler de lui à la Dame de Lourdes ».

Le général Héring, ancien gouverneur de Paris, étant intervenu en faveur du Maréchal auprès du chef du gouvernement provisoire, huit jours plus tard, le Maréchal apprenait son transfert à l’île d’Yeu. Il aurait préféré une île de la Méditerranée, mais il s’exclama : « Au moins, je verrai la mer. » S’il avait su...

Honneur à la Marine ! Le commandant de l’aviso-escorteur L’Amiral-Mouchez et ses marins, qui devaient emmener le prisonnier à l’île d’Yeu, contrevenant aux consignes, lui rendirent les honneurs. « M. le Maréchal, voici votre chambre », lui dit le commandant en lui ouvrant ses propres appartements. Les marins se mettaient au garde-à-vous dès qu’ils apercevaient le Maréchal, comme si ce dernier était en tournée d’inspection.

Le 16 novembre 1945, vers 9 heures du matin, l’aviso mouillait à sept milles au sud-est de l’île d’Yeu.

Le fort de la Pierre-Levée

À peine débarqué, le Maréchal fut conduit au fort de la Pierre-Levée, distant de Port-Joinville d’un bon kilomètre. La “ citadelle ”, comme disent les Islais, comporte un bâtiment central de deux étages, deux ailes de casemates et une grande cour d’environ 130 mètres sur 100. L’ensemble est entouré d’un large fossé surmonté d’un glacis qui rend impossible toute vue extérieure.

Le Maréchal descendit de l’auto, marcha vers la gauche, guidé par le délégué des prisons : « Par ici ! » Un escalier de granit, trente marches très hautes. On arrive sur une terrasse de ciment, au milieu une porte. La chambre est là. En face, de l’autre côté du couloir, une autre pièce qui servira, le jour, de salle à manger au prisonnier et, la nuit, de chambre au surveillant de service. Chaque pièce mesure environ cinq mètres sur trois. Dans la chambre, un lit de fer, avec ses deux couvertures réglementaires, une commode, une armoire et une table en bois blanc, deux chaises de bois, pas de fauteuil. Sur la table une cuvette, à côté un broc en tôle émaillée. Il n’y a pas non plus d’électricité au fort, du moins dans les premiers mois ; pas d’eau potable non plus, on va la chercher avec des tonnes à trois kilomètres de là. Un poêle à bois pour la chambre du prisonnier. Le tout, très humide et froid...

Son premier ennemi, le Maréchal le savait, serait la solitude. Lire ne suffisait pas, il résolut de se mettre à l’étude de l’anglais et demanda à être abonné à une revue politique anglaise ou américaine qui le mettrait au courant des questions mondiales. Il souhaitait surtout suivre la reconstruction matérielle et morale de la France. Souhait non exaucé. Dans le courant de 1946, il réclama un atlas complet et récent, qui lui permette de comprendre la politique coloniale dans son ensemble. Nouveau refus de l’administration pénitentiaire.

Alors, avec des moyens misérables, le plus vieux prisonnier du monde lutta jour après jour contre la désintégration intellectuelle. Le combat le plus rude se déroulait la nuit. Le supplice des insomnies avait commencé au Portalet, le faisant passer des nuits entières sur son fauteuil. Maintenant, il n’y avait même plus de fauteuil. Pas de lumière après 11 heures du soir, impossible de prendre un livre. C’était l’obscurité, la solitude, l’emprisonnement total.

L’interrogation lancinante du captif était celle-ci : « Ai-je mal agi ? Des gens peuvent-ils penser sincèrement que j’ai trahi ? Et s’ils le pensent, pourquoi ? »

Chaque nuit, effort mentalement épuisant, il voulait se rappeler tous ses actes de chef d’État. « Je cherche à faire le bilan, disait-il à ses avocats, lorsqu’ils venaient le voir. Et croyez-moi, je le fais avec le plus de sévérité possible sur moi-même. Mais je ne comprends pas comment on peut me traiter comme on le fait. Je ne pensais qu’à aimer les Français, à être plus près d’eux. Il hésita un peu avant d’ajouter : Je gouvernais la France avec amour. »

Cet amour de la France, il le manifestait chaque matin en assistant, au garde-à-vous derrière la fenêtre grillagée de sa chambre, à la cérémonie des couleurs qui se déroulait dans la cour. Et comme il n’était pas question d’y assister si la toilette n’était pas faite, c’était une bonne raison pour se lever et s’en tenir à l’horaire fixé.

Pour ses promenades, on avait jugé en haut lieu que la cour était trop vaste pour une promenade de captif. Aussi le ministre de la Guerre avait ordonné de délimiter dans la cour un espace de cent mètres sur cinquante et de le ceindre de barbelés de plus de deux mètres de haut. Le plus vieux prisonnier du monde ne risquait pas de s’échapper... Si, à l’extrémité de la terrasse, on montait vers l’étage supérieur, on arrivait sur le talus. De là, on voyait les pins, la lande de l’île, les rochers, la mer immense. Le Maréchal aurait pu être autorisé à gravir ces quelques marches et pour lui, tout aurait été changé. « Du moins verrais-je la mer », avait-il dit. Non, le règlement l’interdisait et le geôlier Simon était pointilleux sur le règlement.

 Alors les journées s’écoulaient, vides et mornes. « La patience est actuellement la vertu essentielle à pratiquer, écrivait-il le 7 décembre 1945 à la Maréchale. Donnons-nous un mutuel exemple, car la vie est bien pénible en ce moment. » Le 12 décembre, il reprend la plume pour lui confier : « J’ai besoin de t’avoir près de moi pendant quelques semaines pour me réconcilier avec la vie. Cette permanence sous les verrous a quelque chose d’affreux : elle crée un état d’âme douloureux sur lequel le temps n’a aucune prise et que ta présence seule peut contribuer à calmer. Voilà où j’en suis. Décidément, le cachot ne convient pas à mon tempérament. Il faudrait que je puisse faire des marches de plusieurs kilomètres pour me disposer au sommeil. Les nuits sans sommeil sont terribles. L’obscurité les peuple de fantômes, et le faible espoir d’une vie améliorée que l’on caresse quelquefois dans la journée s’évanouit au cours des longues nuits sans sommeil. » Ce furent là des tourments indicibles, un vrai martyre infligé à un vieillard pendant six ans.

« Le Maréchal à la gamelle. » L’image a fait le tour du monde, pour la honte de la France.

Témoignage de l’abbé Ponthoreau

L’abbé Ponthoreau, le curé doyen de l’île d’Yeu, en fut le témoin bouleversé. Le préfet de la Vendée lui ayant demandé d’assurer le service du culte dans le fort, il y célébra la messe pour la première fois le 23 décembre 1945 et, à partir de ce moment, il reviendra au fort la célébrer chaque dimanche et rencontrer le Maréchal chaque jeudi. Il n’était pas pétainiste, mais il fut gagné par le rayonnement du prisonnier :

« Non content de pratiquer lui-même la charité évangélique, le Maréchal la prêchait aussi et en particulier aux curés et aux instituteurs laïques [...]. Le vieux soldat me citait dix passages de l’Évangile qui se rapportent à la douceur, à la charité ou au pardon des injures. Les citations étaient très exactes et supposaient la connaissance d’autres textes évangéliques. Peut-être est-ce dans l’Évangile qu’il avait puisé ou affiné cet esprit de bonté dont il donnait si souvent des preuves. Il lui est arrivé de nous chanter, selon l’époque liturgique, une strophe du Dies irae, du Veni Creator ou du Stabat, ou un couplet d’un cantique en français en disant : “ C’est un chant de mon enfance. ” Cette petite démonstration musicale était faite avec tant de bonhomie et de simplicité que le vieillard ne perdait rien de sa dignité et que les gardiens n’avaient pas envie de le railler, au contraire.

« Le Maréchal communiait à Pâques seulement. Mais je l’ai vu à genoux devant l’hostie, le regard mouillé,le cou tendu, les lèvres balbutiant des prières de son invention, avec la foi ardente et simple d’un enfant de onze ans. » (Archives de l’évêché de Luçon, consultées par notre frère Pascal)

Premières alarmes

En février 1946, le Maréchal tomba malade et commença à divaguer. C’étaient les premières atteintes de la maladie sénile qui aurait raison de sa robuste santé. Au milieu du mois de mars, la Maréchale vint résider pendant une semaine sur l’île d’Yeu. Elle put voir son mari chaque jour : parloir d’une demi-heure, toujours en présence d’un gardien. Le reste de la journée, elle résidait à l’Hôtel des Voyageurs, chez Gaston Nolleau. Puis elle repartit. Le 24 avril, ce fut au tour des avocats, Isorni et Lemaire. Les congratulations échangées, le Maréchal leur parla de la révision de son procès : étaient-ils prêts à plaider ? Que signifiait exactement l’expression “ indignité nationale ” ?

« N’oubliez pas qu’il faudra demander ma réhabilitation même après ma mort, leur dit-il.

– Monsieur le Maréchal, vous avez dit vous-même, il y a quelques années, que la forme la plus nécessaire du courage, c’était la patience.

– Patient, je le suis, j’accepte tout.

– Il faut laisser passer le temps de la haine.

– La haine ? Je ne comprends pas la haine. Je n’en ai jamais éprouvé. La haine pour moi, c’est trop compliqué. »

Le Maréchal avait en estime un de ses gardiens nommé Roi. Un jour que celui-ci avait, par mégarde, renversé un seau d’eau dans la chambre du Maréchal, le prisonnier lui dit : « Oh ! là, là, je m’en vais vous aider à éponger cela. Il ne faut pas que le directeur vous attrape ! » Simon arriva sur les entrefaites au moment précis où le Maréchal et son gardien, tous deux à quatre pattes, épongeaient la flaque d’eau. Inutile de dire à quel point Roi fut touché par ce geste.

Même si tout était voulu pour faire oublier au Maréchal sa dignité et sa gloire passée, comme le petit roi Louis XVII dans sa prison du Temple ! le prisonnier n’avait rien perdu de son caractère. Le 11 novembre 1946, le ménage Nolleau avait fait à l’Hôtel des Voyageurs une sélection des fleurs envoyées au Maréchal, et un bouquet fut porté au fort pour orner sa cellule. Survint Simon, qui glissa à l’oreille du gardien, croyant que le prisonnier ne l’entendait pas : « Il y a trop de fleurs ici. »

Le Maréchal de la Grande Guerre avait entendu. Il se leva et frappa du poing sur la table en s’écriant : « Tout de même, les Boches, je les ai vaincus ! » Ce fut la seule manifestation de colère de sa captivité.

L’acharnement du gouvernement

D’un côté, la bonté, la charité, le pardon héroïque. De l’autre, la haine, l’acharnement contre le vieux prisonnier et tout ce qu’il représentait... En juin 1946, Isorni et Lemaire adressèrent à Georges Bidault, président du Conseil, une lettre dans laquelle ils attiraient son attention sur les conditions de vie inhumaines imposées à un maréchal de France. La bonne conscience démocrate-chrétienne de Bidault ne s’émut pas outre mesure, et le président du Conseil fit répondre par son chef de cabinet : « Le président me charge de vous confirmer que les droits du détenu, définis par le décret du 25 mai 1872 relatif aux relations des condamnés à la détention avec des agents de service de surveillance, et l’arrêté du 25 mai 1872 relatif au régime des maisons de détention, sont exactement respectées. »

En février 1947, Vincent Auriol était élu à la présidence de la quatrième République. Les avocats du Maréchal espéraient obtenir un adoucissement du régime de la Pierre-Levée. Peine perdue. Auriol leur répondit : « Moi aussi j’ai été en prison pendant la guerre [il ne précisait pas que c’était une prison dorée, un château !] Je pense surtout aux souffrances de la France. Il y a vingt ans que M. le maréchal Pétain voulait prendre le pouvoir. Lisez les mémoires de Foch, de Clemenceau, de Poincaré, de Joffre. Elles sont accablantes. Si le Conseil de la magistrature proposait une grâce, je la signerais sans plaisir. Je suis le gardien de la santé morale de la France, je n’ai pas le droit de provoquer des étincelles. » Puis il renvoya les avocats au garde des Sceaux, André Marie, qui refusa même de les recevoir. D’autres personnalités furent contactés, en vain.

En juillet, une commission d’enquête parlementaire débarquait à l’île d’Yeu, en vue d’interroger le prisonnier sur les événements de 1939-1945. Nolleau, l’hôtelier de Port-Joinville, témoigne : « Avant : Ils sont souriants, sûrs d’eux, presque moqueurs... “ Oui, il aura la même attitude qu’au procès. Il s’abritera derrière ses erreurs de mémoire. Il la fermera... ” Après : dialogues mesurés, retenus, presque à voix basse. L’un d’eux laisse échapper : “ Oui, c’était bien l’homme qu’il nous fallait en quarante ! ” »

L’audition a duré presque deux heures.

« Que pensez-vous de Reynaud ?

– C’est un homme petit en tout.

– Que pensez-vous d’Albert Lebrun ?

– Rien.

– Et Déat ?

– Ce que vous en pensez vous-mêmes, mais en pire.

– Vous aviez toujours dans votre poche une liste toute prête de ministres.. Pourquoi faire ?

– Il y avait tant de monde dans mon antichambre. »

Quand on l’interrogea sur les conditions de son incarcération, le Maréchal répondit qu’il n’avait rien à dire : « J’ai pris mon parti de me soumettre à toutes les obligations. Je ne demande rien, pas d’assouplissement de ma prison, rien du tout. Si on juge à propos de le faire, j’accepterai volontiers. J’irai jusqu’au bout, jusqu’à ma mort. Si je dois finir ma vie dans ce milieu-là, je l’accepte d’avance. »

Les nouvelles qui, à cette époque, préoccupaient le plus le Maréchal ne concernaient ni sa libération, ni un quelconque adoucissement de sa condition, mais la condamnation de ceux auxquels était reproché le “ crime ” de lui avoir obéi, à lui, légitime chef de l’État français. « Ce n’est pas croyable ! Il faudrait protester contre tant d’injustice ! »

« Il ne faut pas m’en prêter. »

En avril 1948, un “ Comité pour la libération du Maréchal ” se constitua sous l’égide du général Héring et de l’historien Louis Madelin. Mais la République veillait. Quelques jours plus tard, le préfet de police de Paris fit savoir qu’étaient interdites « toutes réunions ou manifestations publiques que tenteraient d’organiser les comités constitués en faveur de la libération de l’ex-maréchal Pétain et de Charles Maurras ». De leur côté, les mouvements de gauche se déchaînèrent. Albert Bayet : « Si Pétain revient au pouvoir, je m’engage à rentrer dans la clandestinité. » Yves Farge : « Libérer Pétain, c’est désavouer la Résistance, c’est réhabiliter Hitler. » Paul Claudel : « Le Maréchal doit prendre sa médecine jusqu’au bout. » Quant au général de Gaulle, maintenant retiré du pouvoir, son propos était sans équivoque : « Il est coupable et en raison même de l’importance de ses fonctions, plus que tout autre, il doit subir le juste châtiment de ses fautes. »

Le Maréchal restait égal à lui-même. Le 23 avril 1948, il écrivit au garde des Sceaux :

« J’ai appris dans ma cellule la constitution d’un comité qui se propose de demander ma libération. Je remercie ceux qui ont pris cette initiative, mais, conscient des services rendus au pays, je n’ai rien demandé et ne demanderai rien. C’est vers ceux qui m’ont obéi et qui sont emprisonnés que va d’abord ma pensée. C’est leur liberté qui m’importe et qui importe à la France. Pour ma part j’ai fait le sacrifice de ma personne et je ne songe qu’à l’union des Français. »

Le 4 juin suivant, ses avocats vinrent le visiter. Ils lui annoncèrent qu’ils allaient à Rome où, avec l’aide de Léon Bérard, ils espéraient obtenir une audience de Pie XII. Mais, témoigne Isorni, ce qui intéressait à ce moment le Maréchal était le livre qui venait de paraître, signé de Louis-Dominique Girard, son ancien chef de cabinet : Montoire, Verdun diplomatique. « C’est un chef-d’œuvre ! dit le Maréchal. Girard a fait resurgir toutes mes idées. Le livre est gros, mais aucun mot n’est inutile. Il faut compter Girard parmi nos amis. »

L’abbé Ponthoreau en témoigne lui aussi :

« Montoire était sur sa table. J’étais à peine assis qu’il me dit : Il faudra que vous lisiez ce livre. Et moi de répondre triomphant : – J’y compte bien, je l’ai reçu ce matin par la poste. – Je vous aurais prêté celui-ci.

– M. le Maréchal, vous ne m’en voudrez pas, mais je fais une petite enquête sur votre compte et j’achète tous les livres qui parlent de vous.

– Celui-ci est particulièrement intéressant. Il explique bien les choses. Ce M. Girard a parfaitement compris ce que j’ai voulu... En disant ces derniers mots, la voix du Maréchal se faisait un peu traînante. Il y avait dans son esprit une réticence, dont il cherchait l’expression exacte. Oui, il a bien compris et bien dit ce que j’ai voulu faire... mais tout de même, il ne faudrait pas croire que j’ai toujours eu le temps de penser à tout ce qu’il raconte !... Il ne faut pas m’en prêter ! »

Quelle humilité dans ce souci de la vérité ! Et l’abbé Ponthoreau de conclure : « M. Girard peut se vanter d’avoir apporté au maréchal Pétain le plus grand réconfort qu’aucun autre ne lui ait apporté dans sa prison. Car après la lecture de ce livre, le condamné comprit que le jugement de l’Histoire, auquel il en avait appelé, lui serait favorable. »

 Le 11 septembre, Henri Queuille, radical corrézien, était appelé par Vincent Auriol à la présidence du Conseil. Favorable à la clémence, il reçut le 26 septembre maître Isorni. Ce dernier écrivit ensuite à la Maréchale : « J’ai trouvé un homme très humain, très compréhensif, entièrement acquis au principe du transfert au Val-de-Grâce, mais qui n’est retenu que par l’opportunité politique. Je pense donc que si une certaine stabilité est assurée, ce que nous souhaitons peut très bien se réaliser dans les mois qui viennent. » Encore un vœu pieux.

Le 4 novembre, Simon rentrait de congé en compagnie du lieutenant Ernest Laspougeas du service cinématographique de l’armée. André Marie, le garde des Sceaux, avait décidé de tourner un film, pour « prouver que le détenu n’est pas si malheureux à la citadelle que la Maréchale et ses avocats veulent bien le laisser croire ». Nous avons pu visionner ce film d’archives. Tout est agencé pour prouver que « le détenu n’est pas si malheureux... » Beaucoup de vues sur la mer par exemple, alors que le Maréchal ne la voyait jamais. Mais le prisonnier se prêta à tout avec sa bonne grâce coutumière. Après le “ tournage ” du repas, le Maréchal glissa à l’oreille de Laspougeas : « Revenez plus souvent. L’ordinaire est amélioré, quand vous êtes ici. »

Le 30 décembre 1948, le Maréchal reçut la visite de mademoiselle Clotilde Madelin, nièce de l’historien, qui réussit à s’introduire dans la citadelle en qualité d’inspectrice des locaux pénitentiaires (!). Un courant de sympathie passa entre la jeune femme et le vieux prisonnier, qui évoquèrent ensemble le malheur des temps :

« La France, depuis la Libération, Monsieur le Maréchal, ne se relève pas...

– Pour qu’elle se relève, mon enfant, il faut que chacun, là où il est, sans faire de grandes choses, fasse seulement son devoir, tout son devoir.

– Mais enfin, Monsieur le Maréchal, il n’y a rien de bien nouveau depuis le départ des Allemands. »

Le prisonnier alors se leva et, appuyant des deux mains sur la table, ferme, très droit, il dit : « Et vous croyez que ça n’est rien qu’ils soient partis ? Un temps, puis : Je n’ai plus rien... Ces murs... Et direct : J’ai encore ça ! Et l’index se tend vers le drapeau qui, en haut de son mât, flotte dans la cour. »

Le 10 février 1949, Simon reçut l’ordre du gouvernement de se procurer de toute urgence de quoi meubler « de façon plus confortable » la chambre du Maréchal. Le président du Conseil, malgré les réticences du garde des Sceaux, venait de décider l’envoi de trois médecins auprès du Maréchal. Ceux-ci furent remués jusqu’au fond d’eux-mêmes en voyant le prisonnier et conclurent à la nécessité de lui faire quitter l’île le plus tôt possible. Le rapport remonta jusqu’au Conseil des ministres, où il fut bloqué. Daniel Mayer, Robert Schuman et Christian Pineau s’opposaient catégoriquement à toute libération. Celle-ci s’avéra pourtant de plus en plus nécessaire. Le 7 avril, Simon signala que, pour la première fois, le Maréchal avait perdu la mémoire durant toute une journée et tenu des propos incohérents. Au Conseil, Jules Moch s’écria : « C’est un scandale. Je démissionnerai plutôt que d’accepter. » Et les modérés s’inclinèrent une nouvelle fois devant les enragés.

On décida simplement de transformer le fort de la Pierre-levée en prison-hôpital. Un nouveau personnel sanitaire prit la relève. Le Maréchal en fut traumatisé. En juin, à ses avocats venus le visiter, il confiait en se frappant le front : « Qu’est-ce qui se passe là. Ah ! là, là, comme mon pauvre cerveau est fatigué. Tout est vide. Mais cela reviendra, rassurez-vous. Je voudrais seulement savoir si les griefs qu’on a contre moi sont déshonorants... Ils ne le sont pas ? Mon honneur est intact ? [Et, comme ses avocats l’en assuraient...] Quel bien vous me faites, quelle joie vous m’apportez ! Mon Dieu, je ne pouvais en espérer tant ! Sortez-moi de là, je vous en prie. Quelquefois, j’ai l’air de plaisanter. Mais comme tout cela est disgracieux ! Oui, disgracieux, vraiment. Ah ! sortez-moi de là. Vous ne savez pas ce que c’est que d’être privé de liberté ! »

S’il offre sa vie en expiation…

Ce n’est pas nous qui lui « en prêtons », c’est son aumônier ordinaire, le chanoine Ponthoreau, qui écrit :

« À la Citadelle, j’ai trouvé un vieillard purifié et grandi par la souffrance, qui portait sa peine en esprit d’expiation et qui priait. »

L’évêque de Luçon, Mgr Cazaux, demanda en juin 1949 aux religieuses des Sacrés-Cœurs de Mormaison de détacher deux d’entre elles pour venir tenir compagnie au Maréchal. Elles se relayèrent auprès de lui jusqu’à sa mort. Leurs témoignages révèlent l’âme profondément religieuse du Maréchal et donnent sens à ses souffrances.

Sœur Yvonne Berthomé : « L’une de ses vertus dominantes était la simplicité sans s’écarter pour cela de sa dignité et du respect des autres. Il était très simple, il ne vous écrasait pas de sa personnalité. Il ne cherchait pas à se faire servir ; il s’excusait toujours s’il lui arrivait une maladresse. Il ne se plaignait jamais, ne critiquait personne, pas même ceux qui auraient pu adoucir son sort. Tout dans sa personne témoignait du grand homme qu’il avait été pour la France ; on sentait un courage et une énergie à vaincre toute épreuve. »

Sœur Jeanne Challu : « Je n’oublierai jamais ma première visite au Fort, alors que je voyais le Maréchal pour la première fois. Il m’apparut très grand, malgré la sobriété, voire le dénuement des deux pièces dont il disposait. Il était excessivement bon. Un après-midi nous faisions la promenade habituelle. L’infirmière qui l’accompagnait ayant une entorse, marchait difficilement ; le Maréchal, s’en étant rendu compte, demanda simplement de regagner sa chambre.

« Il aimait lire les passages de l’Imitation de Jésus-Christ (qui lui avait été offerte par Mgr Rodhain). “ Ce livre, me disait-il, traduit une grande compréhension de la misère humaine. ” Un dimanche, M. le doyen Bailly [successeur de l’abbé Ponthoreau], célébrait la messe dans la pièce attenante à la chambre du Maréchal. Au moment de la consécration, il se penche vers l’infirmière et lui dit : “ La Première Victime. ”

« Le Maréchal relisait très souvent ses discours, sans lunettes malgré ses 95 ans. Parfois, la lecture se faisait à haute voix. Je croyais alors l’entendre à la radio. »

Sœur Alice Raynaud : « Je lui faisais réciter le Notre Père, quelques Ave Maria, il aimait prier. Malgré son absence de mémoire, il aimait nous parler de sa famille de Cauchy-à-la-Tour, de ses années d’études à Saint-Cyr, et lorsqu’il parlait de son oncle prêtre, c’était toujours avec grande vénération. Le Maréchal aimait chanter, et il chantait bien, il conservait un peu de fierté de sa jolie voix ; c’était un plaisir pour moi de l’entendre...

Sœur Alexandre du Sauveur : « Le rôle de la religieuse était d’abord et surtout la note de piété, ce qui ne déplaisait pas au prisonnier. Je puis rendre ce bon témoignage du grand soldat, qu’il était toujours prêt quand je lui demandais de prier le Seigneur ensemble ; j’ajoute que quand il se fâchait tout rouge, je n’avais qu’à lui dire : “ Nous allons réciter un Notre Père et un Je vous salue Marie ”, aussitôt il se calmait.

« Un jour qu’il était bien fâché, il me dit avec des yeux terribles : “ Votre costume, ma Sœur, est proscrit. ” Je me mis à sourire et lui dis : “ Mais, Monsieur le Maréchal, vous oubliez que c’est grâce à vous si nous l’avons repris. ” Aussitôt il se radoucit et me dit : “ C’est vrai. ” Et je le remerciais chaleureusement. »

« Ma Sœur, confia-t-il un jour, pourquoi suis-je en prison ? C’est pénible d’être enfermé ici. J’ai souffert le martyre moralement ; encore, si je savais en sortir ? Mais peut-être mourrai-je ici ; c’est dur, c’est pénible. Enfin j’ai tout offert au bon Dieu, j’espère qu’Il me recevra. Priez bien pour moi, ma Sœur. »

« Ma Sœur, pourquoi êtes-vous toute la journée près de moi ?

– Pour vous rendre les services dont vous avez besoin et adoucir votre sort, Monsieur le Maréchal.

– C’est vrai que j’aime beaucoup les religieuses, c’est pourquoi l’on m’en a donné. J’aime beaucoup savoir que l’on prie pour moi. Quand je sais qu’un ordre vient de Dieu, je ne demande jamais pourquoi, je l’accepte, tout simplement.

« Quelqu’un lui posa cette question : “ Monsieur le Maréchal, quelles sont les principales qualités que doit avoir un homme en charge du pouvoir ? ” On lui énuméra plusieurs de ces qualités : une grande expérience, il faut qu’il soit documenté, etc. Et lui de répondre :

– Oui, tout cela est bien, il lui faut toutes ces qualités, mais vous oubliez la principale : il faut surtout de l’honnêteté, oui, beaucoup d’honnêteté. C’est difficile de gouverner un peuple quand les gens ne travaillent que pour eux, pour leurs intérêts personnels. ” »

Dans une casemate de la cour

Le 16 septembre 1949, quand ses avocats vinrent le visiter, le Maréchal ne les reconnut pas. « Nous le vîmes venant vers nous, raconte Isorni. Il s’avançait avec peine, essoufflé, au bras d’une infirmière et d’une religieuse. Le visage était livide, les poignets décharnés. » Le nouveau directeur, Charles Boulay, était plus arrangeant sur le règlement, peut-être à cause de l’état physique du Maréchal qui s’aggravait notablement.

Mais là-haut, à Paris, le gouvernement n’en démordait pas. En novembre 1949, Bidault étant de nouveau président du Conseil, Jules Moch et René Mayer signaient, le 5 novembre, une note interministérielle confidentielle contenant les dispositions relatives au décès et aux obsèques du Maréchal. Parmi les points traités, ceux-ci, particulièrement odieux : « Le bulletin de décès comportera le jour et l’heure de la mort, toutes les mentions de l’état civil, mais aucune indication de profession, ni la mention “ sans profession ”. – Interdiction à quiconque de prendre un masque mortuaire ou de faire une photographie. – Le corps sera enterré à l’intérieur de la citadelle, revêtu d’un costume civil. – Ne seront admis à l’enterrement et à la messe, célébrée à l’intérieur du fort, que la famille et les défenseurs. – La garde ne devra pas rendre les honneurs, le condamné n’étant plus maréchal de France. »

La fin de l’année fut mauvaise pour le Maréchal : amnésie, incontinence, insuffisance cardiaque... Tout laissait croire à une fin prochaine. Mais non ! avec la nouvelle année, la santé revint. On fit tout de même venir du continent un cercueil qui fut entreposé dans la casemate mitoyenne à celle du Maréchal. Car, en juin 1950, le prisonnier, ne pouvant plus descendre de sa cellule, le garde des Sceaux ordonna l’aménagement d’une casemate donnant sur la cour.

L’hiver 1950-1951 fut interminable et, le 7 avril, le Maréchal était frappé d’une double congestion pulmonaire. Le malade, conscient de la gravité de son état, récita l’Ave Maria et, par deux fois, alors qu’il était secoué par un violent hoquet, il soupira : « Pauvre Philippe ! » L’abbé Bailly accourut. Quand le regard du Maréchal rencontra celui du prêtre, il comprit et demanda à se confesser.

« Monsieur le Maréchal, lui dit l’abbé Bailly après lui avoir donné l’absolution, vous avez fait à la France le don de votre personne. Consentez-vous à lui offrir votre martyre en sacrifice ? – Oui, je le veux. Je le veux bien. » Et le Maréchal baisa la main du prêtre.

Le curé écrivit à son évêque : « Le Maréchal se prépare à mourir en vrai chrétien et en vrai Français. Il est admirable de résignation et de courage. Quelle sérénité et quelle paix sur son visage ! »

Le 21 avril, alors que le Maréchal avait pleine connaissance, l’abbé Bailly lui administra les derniers sacrements. À la fin, le prisonnier demanda : « Maintenant, dois-je faire ma prière ? »

Le même jour, on apprenait que Henri Queuille, président du Conseil, avait abrogé une partie des dispositions prises par Moch et Mayer. Le Maréchal pourrait être revêtu de son uniforme sur son lit de mort et la Maréchale serait autorisée à l’enterrer dans le cimetière de l’île à condition de prendre l’engagement de l’y laisser définitivement !

Du monde entier, des suppliques affluaient, demandant la grâce du prisonnier. Les plus zélés étaient les Canadiens. Un comité placé sous le patronage de Maisonneuve s’était constitué à Montréal, regroupant des milliers de braves gens que la condamnation du Maréchal avait révoltés. En ce mois d’avril, ce comité demanda la faveur de recevoir quelques cheveux du prisonnier. Ce fut l’occasion d’un petit complot entre la Maréchale, l’infirmière et... le directeur du fort qui, apprenant le larcin, demanda une mèche aussi pour lui ! Quand le Maréchal l’apprit, il dit à l’intention de ses chers Canadiens : « Qu’ils gardent mes cheveux, puisque je garde leur cœur. » Les membres du Comité placèrent les cheveux dans un reliquaire fixé à une lampe de sanctuaire, avec promesse que celle-ci brûlerait en la cathédrale de Montréal jusqu’à complète réhabilitation du Maréchal. Brûle-t-elle toujours ?

De son côté, à Paris, Auriol était décidé à accorder une grâce médicale au Maréchal, mais la décision ne serait rendue publique qu’après les élections. Le 8 juin, la grâce médicale fut accordée, mais elle ne devint effective qu’au soir des élections, le 17 juin.

Le 29 juin, le Maréchal fut transféré tôt matin du fort au village de Port-Joinville dans la maison de Paul Luco, baptisée “ annexe provisoire de l’hôpital Broussais ” de Nantes. Apercevant une branche d’arbre qui se balançait dans le ciel, le Maréchal s’exclama : « Enfin, des arbres ! » Le lendemain matin, raconte mademoiselle Combaluzier, « à 6 h, quand les cloches de l’Angélus se mirent à tinter, toutes fraîches, toutes pimpantes dans l’air limpide du matin, le Maréchal ouvrit les yeux, une expression heureuse sur le visage. Et sa voix s’éleva :

« Ah ! des cloches !

« Je m’avançais vers lui.

– Oui, des cloches, cela fait plaisir, n’est-ce-pas, monsieur le Maréchal ?

– Oh ! oui, comme c’est agréable !

« Et il se rendormit paisiblement. »

Mais la fièvre reprit, et bientôt le Maréchal sombra dans le coma. Il ne cessait de répéter : « France, Drapeau... » puis à d’autres moments : « On crie dans les boyaux ! » Il s’éteignit le 23 juillet, l’esprit rempli de ces souvenirs de Verdun. « Vers 8 heures, raconte l’infirmière, le regard du mourant devint très fixe, les bruits du cœur imperceptibles. À 9 h 15, je fus alertée par un changement de rythme de sa respiration. Vivement je tâtai le pouls : il était incomptable. Je tenais la main du Maréchal dans la mienne. Le médecin s’apprêtait à s’éloigner pour aller faire part de ses craintes à la Maréchale : “ Capitaine, fis-je, je crois que c’est fini. ” Il était 9 heures 22. Sa main dans la mienne, Philippe Pétain, maréchal de France, avait fini de vivre son dernier combat. »

« Mort, il parle encore. »

Le gouvernement fit aussitôt bloquer les lignes téléphoniques de l’île, qui devaient rester pendant une heure à la seule disposition de l’Administration. Mais une chose extraordinaire déjoua tous les plans des autorités : un frémissement se mit à agiter tout le port. Les marins couraient sur le quai, montaient à bord de leurs bateaux et appareillaient en hâte, on voyait tous ces thoniers, chalutiers et autres barques s’éloigner sur la mer. Ils se dirigeaient vers les bateaux déjà au large, les attaquaient avec leur phonie à faible portée ou même à la voix : “ Le Maréchal est mort ! ” La nouvelle se répandit ainsi d’un bateau à l’autre dans le golfe de Gascogne et en Manche, tout au long de la côte Atlantique, et les grands navires, à qui elle parvenait, la répercutaient à leur tour avec leur radio. La nouvelle franchissait l’Atlantique, atteignait le Pacifique, l’océan Indien, les stations étrangères la captaient, interrompant leurs émissions pour annoncer : “ Le maréchal Pétain est mort ! ” Les lignes téléphoniques de l’île d’Yeu étaient encore bloquées que la nouvelle avait fait le tour du monde.

Lorsque la nouvelle parvint à Paris, une foule silencieuse, recueillie, se succéda toute la journée d’une manière ininterrompue devant la tombe du Soldat inconnu, sous l’Arc de triomphe. La nuit venue, des milliers de bouquets de fleurs déposés là depuis le matin formaient une croix gigantesque, là même où le vainqueur de Verdun, généralissime des armées françaises, était passé sur son cheval blanc, le jour du défilé de la Victoire, trente deux ans plus tôt. Veillée d’honneur, hommage silencieux du pays réel, en dépit de toutes les interdictions du pays légal.

Pendant ce temps, à l’île d’Yeu, la veillée funèbre commençait. Le Maréchal fut revêtu de son uniforme, portant pour seule décoration sa médaille militaire. La religieuse lui mit dans les mains son chapelet, cadeau du carmel de Lisieux. Mais, les anciens combattants accourus de Vendée, de Bretagne, n’eurent pas le droit d’entrer et de se recueillir auprès de leur chef. On les vit alors se masser dans l’étroite rue devant la maison fermée et, ensemble, réciter le chapelet. Après chaque dizaine, l’invocation était reprise : « Saints et saintes de France, priez pour notre vieux Chef ! » Après la dernière invocation, on entendit une voix isolée :

« Monsieur le Maréchal, pardonnez à la France ! »

Les obsèques eurent lieu le 25. Malgré les difficultés de toutes sortes élevées par les autorités publiques, une foule d’environ sept mille personnes s’était massée aux abords de l’église. Le général Weygand, en uniforme, mena le deuil. Vers 11 h 30, le cercueil, recouvert du drapeau tricolore, porté par huit hommes, six anciens combattants et deux prisonniers de guerre, quittait la villa pour Notre-Dame de Bon-Port. Le chanoine Potevin officia en présence de Mgr Chappoulie et de Mgr Cazaux. Ce dernier prononça l’oraison funèbre.

 Quelques jours plus tard, l’évêque de Luçon recevait cette lettre d’un jeune eudiste, le Père Joseph Hamon : « Permettez à un simple prêtre français de vous exprimer sa profonde joie, sa fierté, son admiration, à l’occasion de la part que vous avez prise aux obsèques du maréchal Pétain et des paroles que vous avez prononcées en cette circonstance grave et solennelle. Ainsi donc, le monde entier saura qu’il y a encore tout de même des évêques en France qui savent prendre parti courageusement pour la vérité, pour l’honneur, pour la justice. »

Tout est fini… et tout commence

Le maréchal Pétain repose dans le petit cimetière de l’île d’Yeu, entouré de pins et de cyprès, sous une tombe blanche, marquée de ses sept étoiles d’or et surmontée de la croix blanche des cimetières militaires. « Tout est fini... et tout commence. » C’est sous ce titre que l’abbé de Nantes, sous la signature d’Amicus, écrivait un article, le 30 juillet 1951, dans le journal royaliste Aspects de la France :

« Quand le bourreau eut achevé sa tâche et versé du tombereau les cendres de la Pucelle dans les eaux du fleuve, on put croire que tout était fini. C’était en réalité le commencement de tout et, perdus les restes de la fragile enfant, le grand Signe divin rayonnait sur toute la France et rassemblait les cœurs pour la victoire [...]. Il nous suffit de penser à cette casemate, il nous suffisait hier encore d’évoquer le prisonnier isolé de tout, démuni, pour retrouver le sens de la légitimité, l’application au bien commun, l’amour de la nation. Aujourd’hui, la légitimité, plus forte que tout, se présente au peuple qui l’oubliait, sous des traits si beaux, dans des vies si honnêtes, héroïques même, qu’il lui faut oublier les intérêts particuliers, mépriser les partis qui prétendaient les faire valoir : le peuple a soif d’un prince légitime, il veut se sauver ainsi de sa honte. Et l’Église, attentive à tout ce qui élève l’homme au-dessus de lui-même, salue comme les dépositaires de l’Autorité divine, comme les envoyés d’En-Haut, des hommes en qui, un moment et pour des siècles, dans la mémoire des peuples, s’est incarné le Bien d’une nation. »

Du maréchal Pétain, on peut dire ce que notre Père écrivait un jour du petit roi Louis XVII : qu’il a expié, qu’il a payé en sa personne les péchés de son peuple. Seulement, pour que celui-ci soit sauvé, il faut qu’il le veuille, qu’il se tourne avec vénération et reconnaissance vers son sauveur, en abhorrant les folles idées et les actes impies qui ont causé sa mort et son déshonneur. Plus que le retour des cendres du Maréchal à Douaumont, c’est cela, demain, qui sera le signe de la résurrection de notre Patrie.

Frère Thomas.


Source:

http://www.generalhering.org/index.php/La-defense-du-Marechal-Petain/LE-PROCES-PETAIN-Frere-THOMAS.html

(as of April 16, 2011)

cf. Website général Héring

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